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La mort de mon père.

Le 13 août 2014, 14:01 dans Humeurs 0

 

 

 

Mon père est mort sans savoir que ma femme était morte depuis plus de six mois et que les nouvelles que je lui donnais à son sujet étaient fausses. Lorsqu'il croisait l'infirmière dans le salon, il me disait:

- Durant quelques minutes, je ne l'ai pas reconnue.

- Elle a changé, comme nous tous. C'est l'âge.

- C'est l'âge, oui.

Il retournait se mettre au lit. L'infirmière pouvait faire sa toilette et lui donner ses médicaments. La plupart ne servaient à rien mais durant des années il avait eu chez lui sur une console devant le poste de télévision, une grande  variété de flacons dont il avalait le contenu, liquides ou pilules, dans un ordre déterminé et selon un horaire précis. Si l'infirmière avait cessé de lui en donner, il en aurait été profondément perturbé.

Il n’avait plus pour longtemps à vivre, le médecin me l'avait laissé entendre

Il avait commencé à déraisonner d'une manière étrange mais est-ce qu'il en est qui ne le sont pas? Une nuit, il avait ouvert la fenêtre de sa chambre et il avait crié qu'il ne se rendrait pas.

- Vous ne m’aurez pas. Jamais.

Je me suis souvent demandé quels étaient les monstres qui encombraient sa mémoire.C'est un de ses voisins qui m'avait téléphoné le lendemain matin.J'ai persuadé mon père de venir vivre chez moi. Après quelques jours il a retrouvé sa sérénité et j'ai eu le sentiment qu'il était heureux.

A midi nous nous attablions dans la cuisine pour manger. Souvent, lorsqu'il était en face moi, il me regardait attentivement et il secouait la tête.

- Quel âge as-tu? Laisse-moi deviner. Tu as déjà quarante ans. Est-ce que Thérèse va venir nous rejoindre ?

- J'ai cinquante cinq ans, papa. Thérèse n'est pas là.

La scène se répétait régulièrement mais je m'efforçais de ne pas m'énerver. Ensuite, c'était pareil à chaque fois, il me racontait en détail des évènements survenus durant sa jeunesse en accordant autant d'importance à des vétilles qu'à des incidents qui avaient marqué sa vie. Tous les vieillards atteints de la même affection agissent ainsi, m'a-t-on dit. C'est le début de la sénilité. Est-ce que moi aussi je finirai comme lui?

Parfois en revanche il me faisait des reproches avec animosité. Il me reprochait d'avoir été un mauvais fils, de ne l'avoir jamais aimé. Je lui répondais avec véhémence jusqu'à ce que je me souvienne qu'il était malade.

- Oui papa, tu as raison.

Thérèse était morte depuis six mois. Je le lui avais annoncé par téléphone le jour de son décès et il avait pleuré. A l'époque, il était encore chez lui et je lui téléphonais tous les jours.

Mon père était veuf depuis vingt ans. Il vivait seul. J'étais sa principale distraction. J'ai compris que sa santé mentale se dégradait lorsqu'il m'avait demandé des nouvelles de Thérèse quelques jours après que je lui avais annoncé qu'elle était morte. A chaque fois que je l'appelais, il me disait:

- Oui, je me souviens bien d'elle. Comment va-t-elle?

Si bien que je répondais qu'elle allait bien.

- Comme d'habitude.

Et il arrivait que je lui donne des détails quant à ce qu'elle avait fait ou ce qu'elle avait dit. Il m'arrivait de penser que ce n'était pas seulement à lui que je m'adressais. Je n'inventais pas ce que je lui disais. Les faits que je lui relatais, et à moi aussi par conséquent, étaient réels. Ils s'étaient produits lorsqu'elle vivait encore.

Lorsque le voisin de mon père m'a appelé pour me dire que mon père perdait la raison, j'en ai été heureux. Chez moi désormais chacun d'entre nous poursuivait le monologue qui lui tenait à cœur sans que l'autre n'en soit surpris. Il parlait de lui et de sa femme. Il la dépeignait avec amour. Il répétait qu'elle était belle. Ou bien il m'interrogeait sur Thérèse et Thérèse avait la vie que je lui inventais au travers de mes réponses. Etait-ce de l'invention ?

Thérèse était née le 14 septembre. Le jour de son anniversaire, j’ai débouché une bouteille de champagne et j'ai demandé à mon père s'il voulait que je l'aide à se lever. Son regard était plus vif qu'à l'habitude.

- Est-ce que Thérèse est là?

- Thérèse est morte, papa. 

Mon père dépérissait. Je ne sais pas si j'appréhendais sa mort ou si je la souhaitais. Je ne comprenais pas qu'un vieillard puisse vivre plus longtemps qu'un être jeune qui est censé avoir une longue vie devant lui pour accomplir, plus tard sans doute, ce qu'il n'avait pas eu le temps d'accomplir durant sa jeunesse. En réalité, je lui reprochais la mort de Thérèse qu'il aurait pu échanger contre la sienne.

- Thérèse est morte, papa. Tu entends, elle est morte.

 J'ai répété:

- Elle est morte, morte.

J'ai dû le faire entrer à l'hôpital où il attendrait sans souffrir la fin qui était proche. Il disposait d'une chambre pour lui seul et une infirmière le veillait constamment. C'était une jeune femme attentive et d'une santé triomphante.

Ce soir-là le médecin m'avait fait savoir que mon père ne passerait probablement pas la nuit et j'ai décidé de veiller à ses côtés. Je lui serrais le poignet pour lui transmettre les flux de ma propre vie. J'avais la sensation qu'il en avait conscience.

- C'est la fin.

L'infirmière était penchée au dessus de lui. A travers sa blouse de nylon je distinguais son corps. Je ne sais pas si c'était l'atmosphère de cette chambre, la lumière mate qui venait du mur et marquait d'ombres nos visages, l'odeur de désinfectant et la présence de ce cadavre qui avait été mon père mais je voyais sa lourde poitrine à peine dissimulée par un mince soutien, ses cuisses pleines et serrées et j'avais envie de la toucher. Elle m'a regardé un moment, peut-être qu'elle attendait quelque chose, j'ai pensé à Thérèse puis elle s'est écartée en disant:

-Il est mort.

 

 

L'histoire véritable de Jésus de Galilée.

Le 10 août 2014, 14:54 dans Humeurs 0

 

 

Il n’y avait plus beaucoup de convives à table.  Après que Jésus se soit levé, Judas s’était levé à son tour. Ils s’éloignaient en se parlant. Judas avait entouré les épaules de Jésus. Pierre avait toujours soupçonné qu’il lui portait une amitié trop marquée.

Il faisait torride. Dès le milieu de l’été, Bethléem est un véritable chaudron. Impossible de sortir, la tête découverte.

 Il se demandait de quoi ils pouvaient parler. Jésus faisait de grands gestes. Il marchait à grands pas. De temps en temps, il se retournait pour parler à Judas qui avait  peine à suivre. Pierre  ne les aimait pas beaucoup ni l’un ni l’autre.

Au début, Jésus et les siens n’étaient rien. A peine un groupuscule qui n’inquiétait pas Jean-Baptiste, le plus entreprenant de tous les leaders qui s’opposaient aux autorités hébraïques.

- Rejoins-nous ; disait-il à Jésus.

Il l’avait demandé à plusieurs reprises mais à chaque fois, Jésus riait.

- Continue de te laver les pieds.

 Il fût un temps où Pierre, l’intendant de Jésus,  s’était demandé si Jean-Baptiste n’était pas plus habile que Jésus. S’il ne valait pas mieux le suivre. Puis, parce que même les romains ne s’en préoccupaient pas,  il avait conclu qu’il ne représenterait jamais rien auprès des hébreux non plus.

Jésus, il le voyait bien, avait une autre allure. Ce n’était pas seulement un tribun dont la voix portait loin mais son discours était original.

- Après la mort, vous serez devant mon père. Il vous jugera. Ceux qui sont les premiers aujourd’hui et ici seront les derniers alors que les plus pauvres, les plus nombreux d’entre nous, seront les premiers, et à la droite de mon père.

Jésus pensait que ce qu’il disait correspondait à la réalité. Il était le fils de Dieu et le roi des juifs.

- Tu ne crois pas sérieusement que ce que tu dis est vrai ?

Judas pensait que Jésus voulait juger de sa rhétorique. Parfois cependant, il avait le sentiment que Jésus était convaincu de ce qu’il disait. Il refusait de n’être que le fils d’un charpentier ?

Il y avait des classes sociales différentes en Palestine. Des marchands, des ouvriers et des paysans, des pauvres et des riches. Des autorités civiles et religieuses. Et des artistes qui, le soir venu, à la lueur d’un feu, amusait un auditoire mélangé qui leur jetait des pièces de monnaie.

Tout le monde se plaignait de la présence des romains qui occupaient le pays. Ils se mêlaient peu cependant de la vie des hébreux. Mais il s’agissait d’occupants dont les distractions étaient différentes de celles qu’appréciaient les hébreux hormis les courses qui réunissaient tous les amateurs dans de vastes stades. Les mêmes stades où se réunissaient les autorités militaires lorsque le représentant de Rome se livrait à des proclamations qui confirmaient son autorité.

Pierre était un fils de marchands. Ce sont souvent les fils de marchands qui sont heurtés par la facilité apparente avec laquelle leur père a gagné l’argent que les fils dépensent si aisément. Ils disent que c’est cet argent qui est la base de toutes les injustices sociales. Les moins nantis cependant, il en était convaincu, c’était leur désintérêt pour l’argent qui était la cause de leur misère. La preuve, c’est qu’ils ne cherchaient pas une meilleure condition.  

Jésus considérait Pierre comme un de ses fidèles parmi les plus dévoués. Judas, c’était autre chose.

Peut- être parce que Judas connaissait la liaison qu’il entretenait avec Myriam ? Et qu’il n’en avait jamais parlé avec quiconque. Même avec Jésus. On peut être le fils de dieu, on en est pas moins un homme. Myriam était belle.

Pierre, lui aussi, était amoureux de Myriam. Peut être voulait-il simplement jouir d’elle ou en faire sa compagne et la mère de ses enfants, qui le sait ? Ce qui est sûr, c’est que la présence d’un autre constitue bien plus qu’une injure qu’on essuie de la main. La jalousie amoureuse, le sentiment qu’un autre jouit de ce qu’on considère comme sa propriété, provoque une haine véritable qui obscurcit le cerveau. Seule la mort du rival permet de jouir aussi fort que ne le fait la possession de celle qu’on désire.

Depuis quelques temps Jésus hésitait entre une carrière politique qu’il devinait croissante et Myriam qui lui devenait indispensable.

Il la prenait par la main, et ils s’éloignaient tous les deux sans prévenir qui que ce soit. Ou bien, il marchait à la tête de ce peuple dont il était désormais le seul roi, un bâton à la main. Il hésitait et jouissait de chacune de ces situations, tour à tour, durant la nuit. La nuit, les rêves n’engagent à rien.

Pierre de son côté  était déterminé à parler avec Myriam.

- Oui ou non, Myriam. Veux-tu être ma compagne ?

- Pierre, tu sais bien que j’en aime un autre.

- Et lui, est-ce qu’il t’aime ?

Il lui prit les mains. Il avait ce regard qui l’avait toujours subjugué.

- Je te trouve belle. Je ferai de toi une femme qui compte. Mon père et moi, nous nous partagerons les affaires. Tu seras fortunée, toi aussi.

Il l’avait prise entre les bras. Elle n’osa pas se refuser. Le sort de Jésus désormais était scellé. Qui donc trahit le mieux sinon celle qu’on aime ?

Il faut le reconnaitre, la plupart du temps l’amour est une comédie. Ce sont les grandes déclarations qui en font une tragédie à même d’émouvoir le peuple.

Pierre était le fils d’un de ces marchands qui occupaient les marches du temple.  Le jour du Shabbat les fidèles s’y pressaient. Les fidèles fortunés occupaient le siège qui leur était réservé durant toute l’année. Ils constituaient une clientèle qui aimait à montrer sa piété et son aisance. En outre, certains membres du Sanhédrin y recevaient  des sommes d’argent destinés à des œuvres. L’entente était bonne entre les uns et les autres.

L’époque était mûre pour la prolifération de véritables sectes dont les chefs haranguaient les fidèles, et se faisaient concurrence. En réalité, ce n’étaient que de boutons d’acné sur le visage imposant de l’empire romain.

 Toutefois, le plus gênant, le seul en vérité, était celui qu’on surnommait le Galiléen, le fils d’un charpentier qui promettait à ceux qui le suivaient de survivre après leur mort dans un paradis géré par son père. Le paradis pour demain : la formule, un véritable slogan, était belle.

Judas lui disait :

- Fais attention, Jésus. Tu te fais des ennemis qui savent qu’ils ont pour eux, et leur conscience et les romains.

- Les romains ? Judas, jamais les nôtres ne leur vendront l’un de nous.

- Ils les vendraient tous s’il s’agissait de sauvegarder leur autorité.

- Le monde n’est pas ce que tu crois, Judas.

- Vivement dans ce monde que tu promets. Ou tout le monde sera beau et gentil. Et recevra en retour tout ce qu’il aura donné ici.

- Tu n’y crois pas ?

-Judas secoua la tête.

- Et toi ?

- A en mourir.

- A en mourir ?

Judas regardait son ami avec commisération. Combien d’êtres humains sont-ils prêts à mourir en contrepartie de la gloire. Ont-ils raison, ont-ils tort ?  Lui-même y rêvait sans doute, ce pessimiste qui ne croyait à rien de ce qu’on lui avait appris de ces ancêtres qui avaient reçu les tables de la loi de Salomon lui-même. Gravées dans le marbre afin qu’elles durent plus longtemps sans doute.

 L’un d’eux,  un nommé Moïse,  leur avait fait traverser la mer rouge  pour les sauver.

Judas était un sceptique, il y en avait déjà un certain nombre. Et s’il accompagnait Jésus, ce n’était parce qu’il était crédule et tenait pour justes les harangues de son ami, presque son frère, mais pour le protéger. Trop de gens se prétendaient ses amis et ses disciples depuis que le succès lui faisait une sorte d’auréole.

Une dizaine d’entre eux se faisaient appeler ses apôtres et jouissaient de sa notoriété. L’un d’entre eux pour montrer son courage et sa dévotion n’hésitait pas à repousser ceux qui l’approchaient de trop près, un fils de marchands au langage châtié, un certain Pierre dont Judas se méfiait. Ses paroles coulaient de source sans aucune difficulté. Judas se méfiait des beaux parleurs.

A dire vrai, Pierre n’était pas celui qu’on croyait. L’amour qu’il portait à Myriam et la jalousie qu’il éprouvait à l’égard de Jésus l’avaient transformé. Qu’il retourne dans son royaume des cieux, pensait-il. Il le dit un soir qu’il était chez son père ébahi de retrouver ce fils dont il avait craint qu’il ne faille de nombreuses années avant que ne vienne la maturité. Cette maturité qui ne reconnait qu’un seul dieu sur terre : l’argent ! C’était l’époque durant laquelle Ponce Pilate, l’envoyé de Rome, dirigeait le pays des juifs.

Ponce Pilate n’aimait pas la mission que Rome lui avait confiée. Rome ? En réalité des rivaux qui de la sorte l’avaient éloigné du Pourvoir. La plupart du temps, il voyageait ou restait confiné dans sa luxueuse demeure

Entouré de ses serviteurs les plus proches et de quelques juifs qui lui relataient la chronique avec une sorte d’humour assez particulier, et qui le faisait rire même après leur départ. Le père de Pierre était l’un d’eux. Un jour, il se plaignit.  

- Ce Galiléen, une sorte de terroriste habile qui prétend être contre les marchands alors que ce sont ceux-ci qui nourrissent les pauvres. En réalité il combat les romains.  Il ne vaut pas mieux que les deux voleurs qui seront crucifiés demain.

- Pas mieux ?

Ponce Pilate méprisait ces juifs qui lui dressaient un tableau assez complet du territoire qu’il administrait. Il n’était pas assez naïf  pour croire tout ce qu’ils lui disaient mais un échange de propos anodins lui permettait de savoir l’essentiel.

Ici, semblait-il, il s’agissait de l’élimination d’un citoyen juif un peu trop bruyant au goût des autorités. Ponce Pilate décida de fermer les yeux puisque des juifs eux-mêmes, des citoyens parfaitement honorables, fermaient les leurs.

Un certain Jésus, un galiléen dont il suffisait de faire courir le bruit qu’un des siens l’avait dénoncé. Pour de l’argent. Trente deniers, disait-on. Il sera crucifié parmi d’autres voleurs.

Ponce Pilate se leva pour se laver les mains, un tic qui le prenait à chaque fois qu’il tendait la main à baiser à certains d’entre eux.

 

 

Le prix de la liberté

Le 10 août 2014, 11:18 dans Humeurs 0

 

 

 

Sa mère et Alexis avaient fui la Hongrie communiste en 1956, il n’était encore qu’un enfant de dix ans à peine. Son père, Peter Friedman, professeur de philosophie, avait été arrêté pour ce qu’ils avaient nommé, au Parti, déviationnisme. C’était le mot à la mode durant ces années là. Par la suite, sa mère apprit que le juge qui l’avait condamné à trois ans de rééducation, c’était peu somme toute, était juif lui aussi.

Lorsqu’elle reçut officiellement l’asile en Belgique, un permis de travail et des papiers d’identité, elle se nommait Fermant et non Ferdman. Sur les formulaires, c’est de cette manière qu’elle avait orthographié son nom. Elle avait le sentiment qu’un nom à consonance juive était comme une étoile qu’elle se mettrait elle même sur la poitrine.

Son mari avait choisi d’être communiste avant même que la guerre ne se soit achevée. C’était sa façon à lui de lutter pour un monde où on ne distinguerait plus les juifs de ceux qui ne l’étaient pas. Et parce que les hommes ont besoin d’une communauté spirituelle, le communisme à y bien réfléchir en était une lui aussi, et de permettre aux hommes d’adhérer à celle qu’ils souhaitaient.

Alexis était un garçon travailleur. En bon élève, il n’abandonnait ses devoirs que lorsqu’ils étaient achevés et ses leçons que lorsqu’elles étaient parfaitement apprises. Au sortir des études secondaires il était prêt à entamer brillamment des études universitaires et de devenir le meilleur de sa promotion. C’était son ambition et celle de sa mère.

Son père n’était jamais revenu. L’aura de ce père broyé pour ce que des journaux appelaient des convictions politiques et que d’autres au contraire  dépeignaient comme des trahisons, rejaillissait sur Alexis.

Ses études de médecine, il les avait entamées et poursuivies pour obéir à sa mère. Elle pensait que, en tant que médecin, il serait réellement indépendant, que son savoir-faire suffirait à le faire vivre sans être attaché à un endroit précis, qu’il serait toujours prêt à partir une valise à la main et que de plus il serait utile à d’autres humains. Etre utile à d’autres, elle pensait que c’était nécessaire pour vivre.

Dès qu’il eut prêté serment, ce ne fût pas trop long parce qu’il avait choisi d’être généraliste, sa mère dit que c’était le plus beau jour de sa vie. Lui se chercha un emploi où on maniait l’argent comme une marchandise.

- Si tu veux gagner de l’argent ne fais pas commerce de marchandises, il y en a toujours une partie qui se dépréciera, fais commerce d’argent.

Son premier emploi, ce fût chez un agent de change qui lui apprit à échanger des devises, à reconnaitre des monnaies rares, et de disposer même de celles qui n’étaient autorisés que dans leur pays d’origine.

Un an plus tard, il avait vingt-quatre ans, il épousait Alice. Elle n’est pas juive, avait dit sa mère, j’espère que tu ne le regretteras pas.

- Je ne suis pas juif non plus, maman. En tout cas, je ne veux pas l’être. Je ne vois pas la différence. Alice est chrétienne comme moi je suis juif mais comme moi, elle ne croit pas en Dieu. Et nos enfants ne seront ni l’un ni l’autre, uniquement des garçons ou des filles.

Ils formaient un beau couple, tous les deux. Sur l’une des photos prises lors de leur mariage il tenait Alice à bout de bras comme un trophée, et Alice avait la bouche ouverte photographiée en plein fou rire.

Cela n’avait pas été ce qu’on appelle un grand mariage. Une vingtaine d’amis avaient été invités, quelques jeunes gens et l’employeur d’Alexis. La maman d’Alexis assise à un bout de la table paraissait intimidée. Les parents d’Alice par contre étaient joviaux,

- C’est le plus beau jour de notre vie, enfin peut être que le plus beau a été celui de la naissance d’Alice.

Le père d’Alice bégayait un peu. Il avait les joues rouges et le regard troublé par la boisson. On ne marie pas sa fille tous les jours, avait-il répété.

- Désormais, tu es mon fils, Alexis. Et que tu sois juif, ça m’est complètement indifférent. Nous sommes tous frères. Enfin, toi tu n’es pas mon frère, tu es mon fils.

Il avait serré Alexis dans ses bras.

Vint ans après le génocide des juifs en Europe, Israël, ce minuscule Etat de misérables survivants, était la victime d’une coalition d’Etats arabes qui voulait les rejeter à la mer.

C’est Alice qui m’a raconté ce que fut leur vie de couple à cette époque et qui m’a dépeint la transformation mentale d’Alexis.

- Ils ne nous pardonneront pas d’être juifs.

Il avait fait un don à une organisation qui recueillait des fonds pour soutenir l’effort d’Israël. C’était une petite structure créée pour l’occasion. La secrétaire, une jeune bénévole, lui demanda d’en être le trésorier. N’était-il pas agent de change.

- Tu sais, nous, les questions d’argent, ce n’est pas notre fort.

Elle s’appelait Rachel. Elle avait des cheveux noirs bouclés, le teint mat, le nez légèrement busqué, somme toute le profil parfait des filles de Sion. C’est elle qui le disait en riant.

- C’est ma mère qui est juive. Mon père est le descendant d’une famille catholique où on allait à la messe le dimanche. Il a fait ses études secondaires chez les Jésuites puis, Dieu sait pourquoi, le doute l’a saisi.

Avec Rachel, la plupart des conversations finissaient par des rires. Elle faisait les choses sérieusement mais sans y mettre de la gravité.

-Tu comprends, Israël, c’est notre dignité retrouvée. Un jour, j’irai vivre en Israël. Mais ma mère veut que je termine mes études.

- Tu es pratiquante ?

- Je ne vois pas le rapport. Et toi ?

Elle était devenue sa maîtresse un peu plus tard. La guerre s’était terminée, et ils avaient fêté la victoire ensemble. Il ne voulait pas penser à Alice.

Il ne savait pas pourquoi il était tombé amoureux de Rachel. Tombé était le mot juste d’après lui. C’était comme durant ses rêves d’enfant lorsqu’il tombait dans un abyme sans fin incapable de se retenir aux parois.

Avec Rachel il participa aux activités d’un cercle de jeunes gens qui rêvaient de « monter en Israël » après qu’ils auraient achevé leurs études supérieures. Dans les kibboutz, ils travailleraient de leurs mains avec de plus leur savoir. Ingénieurs, agronomes, biologistes, architectes, ils seraient plus utiles à leur future patrie que de simples paysans. Les temps n’étaient plus ceux des fondateurs même s’ils étaient toujours ceux des guerriers.Ils discutaient avec la conviction de ceux qui n’ont d’autre issue que la victoire ou la mort.

A chaque fois qu’ils se réunissaient pour parler d’Israël, c’était un affront qu’ils lavaient. Ils s’étaient posé la question avec beaucoup de sérieux, elle figurait à l’ordre du jour de la réunion de ce soir-là : fallait-il baptiser leur cercle du nom de« Massada » ? Faute d’unanimité, ils reportèrent la question à une prochaine réunion.

Alice éprouvait une sorte d’angoisse. Alexis se montrait toujours aussi prévenant mais on eut dit qu’il se conformait à un devoir.

C’était la fin de l’été. L’air était chaud et humide. Dans leur chambre, Rachel et Alexis avaient ôté leurs vêtements. C’est à moitié nue, et Alexis en slip, que Rachel lui annonça qu’elle allait poursuivre ses études aux Etats-Unis.

- Aux Etats-Unis ?  Mais moi ?

Elle s’efforçait de dégrafer son soutien-gorge.

- C’est mon père qui le veut. Il ne comprend pas que mon amant soit un homme marié. Et juif, par-dessus le marché.

- Juif ?

- Il dit que je le regretterai tôt ou tard. Avec un juif, je nous fais tous revenir aux temps où un chrétien épouse un chrétien, un juif épouse un juif. Ce communautarisme étroit, il l’a rejeté en épousant ma mère, et moi je fais de la ségrégation, dit-il.

C’était une scène burlesque. Parce qu’il avait voulu être comme tout le monde, il avait épousé une fille dont  peu lui avait importé qu’elle ne soit pas juive. Malheureusement s’il était devenu amoureux de Rachel, c’est parce qu’elle était juive précisément.

Le père d’Alice qui n’était pas juif lui avait donné sa fille bien qu’Alexis fût juif. En revanche le père de Rachel dont l’épouse était juive lui refusait la sienne parce qu’Alexis était juif.

- Qu’est-ce que tu fais.

Alexis remettait son pantalon.

Pendant qu’elle avait mit son visage sous les draps, surprise par sa véhémence, il referma la porte du studio.

Plus tard, j’ai appris d’Alice qu’il était revenu chez eux durant quelques jours, sombre, parlant à peine. Puis sa mère à qui j’avais rendu visite, m’avait dit qu’Alexis était passé la voir pour lui dire qu’il partait pour Israël. Il avait laissé pousser sa barbe et ses vêtements étaient gris. Elle ne savait pas où je pourrais le toucher, il n’avait pas laissé d’adresse et elle était inquiète.

J’avais du m’absenter durant six mois. A mon retour, la mère d’Alexis me dit qu’un Israélien  était venu lui remettre des photos d’Alexis. Il était dans un kibboutz agricole situé à proximité de la frontière égyptienne.

- Pourquoi, ne me donne-t-il pas de nouvelles ? Il va bien, au moins.

- Je l’ignore, Madame. Je suppose que oui.

Elle répéta comme si cela justifiait les choses.

- Je suis sa mère, je suis sa mère.

Peut-être est-ce parce que j’avais envie de revoir Alexis ? Peut-être que l’incroyant que j’étais voulait-il  mettre ses pas dans ceux du Christ ? J’ai pris la décision de visiter Israël. Sur une des photos reçues par sa mère, il avait écrit le nom de son kibboutz.

C’est un vendredi que j’ai atterri à Tel-Aviv. Je me suis rendu à l’hôtel que j’avais réservé par téléphone puis chez un loueur de voitures. Le lendemain, samedi, je n’aurais pas d’autre moyen de locomotion. A l’époque les interdits religieux étaient encore puissants.

Tel-Aviv ressemblait à la plupart des grandes métropoles. L’animation y était considérable. Le boulevard Rothschild était semblable à tous les grands boulevards sinon que la foule ne ressemblait à aucune des foules qui arpentent généralement les grands boulevards.

Des jeunes gens en chemise à manches courtes ou en uniforme constituaient le plus gros de ceux qui déambulaient la veille du shabbat. Il faisait encore très chaud, c’était la fin d’une journée accablante. Les bus se suivaient à cadence rapide, bientôt ils allaient rentrer au garage pour ne plus en sortir avant dimanche.

A l’hôtel, on m’indiqua la route à suivre pour atteindre le Kibboutz qui était celui d’Alexis. Il se situait dans le Néguev. J’aurais à parcourir une distance de près de cent kilomètres.

- Ne vous inquiétez pas, vous ne risquez pas d’avoir beaucoup de trafic sur les routes. Vous verrez, ce kibboutz près de la frontière, c’est un peu les yeux d’Israël. Vous êtes juif ?

Le lendemain matin je me suis mis en route.

J’avais loué une Volkswagen et je roulais fenêtres ouvertes. Ma chemise était humide. La chaleur était pesante, il y avait peu de végétation mais le paysage était superbe. J’avais le sentiment qu’il ne s’était pas beaucoup modifié en l’espace de deux millénaires.

Le Kibboutz était pratiquement sur la frontière à une vingtaine de kilomètres d’Ashdod. Je me suis arrêté devant le bâtiment le plus imposant pour me renseigner. A l’intérieur, un responsable du kibboutz qui parlait français me dit où je trouverais Alexis.

- Je ne savais pas que son nom était Fermant. Il est inscrit sous celui de Ferdman.  Il est très malade.

C’était une sorte de cabane de béton pourvue d’une fenêtre et d’une meurtrière, meublée d’un lit, d’une table et d’une chaise. Alexis était allongé sur le lit, torse nu, la tête tournée vers moi. Il souriait de ce sourire marqué par la dérision qu’il affichait autrefois quand il me posait des questions sur ce qu’il était aux yeux des autres et que je lui reprochais de se masturber l’intellect.

- Ca va ?

- C’est à toi qu’il faut poser la question. Pourquoi ne donnes-tu pas de tes nouvelles ?

- Tu sais que je n’ai jamais su à quoi ressemblait mon père. Il était jeune quand il est parti. Je lui ressemble ou c’est lui qui me ressemblait ?

- Alexis !

Il a tourné le visage vers le plafond. Il ne m’écoutait plus. Au bout d’un moment je suis sorti, j’ai repris la voiture et je suis parti. Sur le seuil du bâtiment central, le responsable du kibboutz m’a salué de la main.

J’ai appris la mort d’Alexis par une lettre du responsable du Kibboutz à qui j’avais laissé mes coordonnées. C’était une enveloppe de papier kraft. Il y avait joint le portefeuille d’Alexis, quelques billets de banque, une photo d’Alice prise le jour de leur mariage, et une reproduction du dessin de Léonard de Vinci représentant les proportions de l’homme.

 

 

 

 

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